Interview d’Antoine Leroyer, président de l’Anepf

Interview d’Antoine Leroyer, président de l’Anepf

La Rédaction • le 16 avril 2021

Comme nous l’avons précédemment décrit dans notre article sur la digitalisation de l’officine, le domaine de la santé connaît un virage numérique fort. Les pharmaciens de demain seront d’autant plus concernés par la révolution digitale en cours. Afin d’en savoir plus sur l’opinion des pharmaciens en devenir à ce sujet, nous sommes allés à la rencontre du président de l’Association Nationale des Étudiants en Pharmacie de France (Anepf).

 

Antoine Leroyer, président de l’Anepf, a fait le choix de faire une césure afin de se consacrer entièrement à sa fonction au sein de l’association cette année. Il a répondu à nos questions sur la vision qu’ont les étudiants en pharmacie sur la digitalisation de l’officine.

 

En tant qu’étudiants, comment voyez-vous le futur de l’officine ?

La crise a permis de montrer que le pharmacien est une porte d’entrée dans le système de santé pour les patients. On aimerait que le futur de l’officine s’axe sur sa transformation en un véritable lieu de santé publique. C’est déjà beaucoup le cas actuellement, mais on pourrait aller plus loin, notamment en faisant de l’officine un lieu de prévention et de dépistage. Les étudiants ont à présent le droit de faire des prélèvements pour les tests antigéniques, c’est un premier pas vers ce volet de dépistages. Depuis peu, les étudiants en 6ème année de pharmacie parcours officine notamment sont autorisés à vacciner contre la Covid-19 à l’officine. Ils y sont formés à la faculté, depuis l’arrivée de la campagne antigrippale à l’officine. Cela fait partie des compétences à acquérir dans le cadre de notre second cycle.

Nous partons du principe qu’on peut étendre cette formation, par exemple en préparant les étudiants au test rapide d’orientation diagnostique (TROD), car c’est une pratique qui va se développer. À terme, l’objectif est que les étudiants puissent véritablement faire du dépistage et de la prévention. Et pourquoi ne pas faire de l’officine un lieu d’échange interprofessionnel ? On a bien vu avec la crise sanitaire, et notamment avec les masques, que l’ensemble des professionnels de santé viennent à l’officine pour s’approvisionner. Cela permet de lancer la notion d’interprofessionnalité et de pluridisciplinarité. Nous pourrions imaginer des espaces à disposition d’autres professionnels de santé, au sein de l’officine, ce qui en ferait un lieu de référence en termes de santé. Ce serait notamment le cas en ville. L’interprofessionnalité fait partie de nos revendications principales, puisqu’elle fera partie intégrante de notre métier, et instaurer un espace de communication entre les professionnels de santé nous paraît essentiel. Faire de l’officine ce lieu de référence pour l’accompagnement du patient serait pertinent, puisqu’on nous donne de nouvelles missions, et que les entretiens et bilans partagés de médication font partie de cet accompagnement.

 

Comment vous positionnez-vous par rapport à la digitalisation de l’officine ?

La digitalisation représente de véritables opportunités pour améliorer l’efficience du parcours de soin et de santé. Passer par l’utilisation des données et la facilitation de communication interprofessionnelle permettrait une prise en charge personnalisée et coordonnée pour le patient. Mais l’objectif est que les étudiants soient formés afin de pouvoir s’en saisir. C’est tout ce versant d’éducation et de formation des étudiants qui est à prendre en compte.

Il doit être intégré au parcours de formation qu’on connaît classiquement avec nos 6 années d’études. Actuellement, les formateurs en parlent, au moins un de nos enseignants a un pied à l’officine ; ils sont donc conscients de cet enjeu. Il y a des diplômes universitaires sur la e-santé qui sont proposés. Mais je pense qu’on peut et qu’on doit aller beaucoup plus loin, il faut vraiment que ce soit intégré dans les formations des étudiants.

 

Athénaïs, Attachée de Presse et Coordinatrice du Réseau de l’ANEPF ajoute : « Dans ma faculté, nous ne sommes pas assez formés sur cette digitalisation, et c’est un sujet qui m’intéresserait. Pour moi c’est ça le futur de l’officine, c’est comme ça qu’on va pouvoir dégager plus de temps pour s’occuper du patient, pour assurer également de nouvelles missions. C’est comme ça qu’on se facilitera le quotidien à l’officine. Donc je me suis dit que malheureusement, la seule option actuellement pour être préparée était de faire une formation à côté. »

 

Voyez-vous un réel changement avec la digitalisation progressive de l’officine ?

La digitalisation permet un gain de temps et d’efficacité pour la prise en charge des patients. Comme nous l’avons dit, des efforts restent à faire, on parle beaucoup d’interprofessionnalité mais on a peu d’outils actuellement pour avoir un espace commun entre les professionnels de santé. On en est encore au début de la digitalisation de l’officine, du moins c’est comme ça qu’on le voit.

On a le dossier médical partagé (DMP), les adresses sécurisées pour les communications entre professionnels de santé, et leur développement sont des priorités pour 2021, comme mentionné dans la feuille de route du numérique en santé. Actuellement, l’espace numérique de santé et le DMP ne sont pas encore forcément utilisés, ou du moins pas autant qu’ils pourraient l’être. Pourtant, l’officine est le lieu de centralisation des données, et s’il y a bien un endroit où on peut se servir des données c’est dans cette structure. Les exploiter correctement seraient un vrai avantage pour tout le monde, et plus particulièrement pour les patients puisqu’ils occupent une place centrale. D’autres éléments arrivent, comme le bouquet des services professionnels et numériques en santé, la e-prescription aussi.

Donc oui un changement est visible, mais encore une fois il faut qu’on soit formés pour être capables de répondre aux attentes de la société qui est en perpétuelle évolution.

 

Comment digitaliser au mieux le back office ?

La gestion du stock est une priorité, avec la sérialisation aussi qui va arriver. La digitalisation est obligatoire. On devra scanner les codes datamatrix du produit de santé soit à l’entrée, soit à la sortie, soit aux deux. Ensuite au niveau des commandes, il faudra peut-être essayer d’intégrer au niveau des logiciels de gestion en officine (LGO) des fonctions prédictives de commande. Pour un patient qui vient pour une ordonnance d’un traitement chronique par exemple, il faudrait qu’on ait l’option de commander spécifiquement pour ce patient-là. L’objectif étant que la boîte soit là au moment où son ordonnance est à renouveler, et lui éviter ainsi de perdre du temps. Cela permettrait d’avoir un suivi très précis des besoins.

Un autre aspect concerne les procédures qualité. L’ordre a lancé sa démarche qualité d’officine, il y a des modules d’auto-évaluation. Il serait intéressant de digitaliser toutes ces procédures qualité. Il pourrait être positif de les intégrer aux LGO, pour que ce soit plus facilement identifiable par les pharmaciens et les étudiants. Les documents sont déjà facilement utilisables, mais l’idéal serait que ce soit vraiment quelque chose de logique et de rapide.

 

Quelles sont les premières étapes à suivre pour digitaliser une officine ? Avez-vous assisté à une digitalisation dans le cadre de vos stages/alternances ?

Pour nous, la priorité de la digitalisation est de s’adapter aux besoins de l’équipe, mais aussi des usagers de santé. Digitaliser pour digitaliser n’est pas forcément utile. Il faut tout d’abord évaluer les attentes de la clientèle et des patients, et ensuite les contraintes ou les problématiques auxquelles peut être confrontée l’équipe officinale. Le but est d’apporter le meilleur service possible aux patients. Si on a déterminé quels sont les besoins les plus prioritaires, on peut choisir l’investissement qui sera le plus rentable et le plus pertinent pour tout le monde. Cela varie selon les officines, puisque des pharmacies ont plutôt une patientèle avec des ordonnances chroniques, d’autres avec davantage d’ordonnances de passage. En fonction des pathologies et de la localisation de l’officine il y a peut-être des priorités à développer qu’on n’a pas forcément ailleurs. Je pense notamment aux officines en zone rurale, où il n’y a pas forcément de médecins. La première chose à faire serait alors de développer la télémédecine et la téléconsultation, même s’il s’agit d’un investissement considérable.

La digitalisation des officines est en plein essor, et beaucoup d’étudiants ont l’occasion de voir les officines se développer pendant leurs stages, avec notamment l’installation de grandes bornes digitales qui remplacent les produits derrière le comptoir, en OTC (over the counter). Il suffit alors d’appuyer sur le produit pour que ce dernier soit délivré. Nombre d’entre nous ont déjà travaillé avec des robots ou des automates.

 

Comment faciliter l’accès de la patientèle aux outils digitaux ?

Tout est question de communication. De la part du gouvernement tout d’abord, avec l’espace numérique en santé. Une de leurs missions est de le développer, ce qui engendrera nécessairement des communications sur le sujet.

Pour expliquer aux patients ce qu’est le DMP, on peut avoir des flyers au comptoir, les informer de son utilité, et leur proposer de l’ouvrir avec eux. Nous avons un rôle d’orientation qui est présent dans notre code de déontologie. L’officine est le lieu de centralisation des données, et le DMP n’est pas autant utilisé qu’il pourrait l’être. Son utilisation serait un vrai avantage pour tout le monde, et principalement pour les patients. Il y a une confiance envers la profession de pharmacien qui est très bonne, et il s’agit du professionnel de santé le plus accessible puisqu’il ne faut pas de rendez-vous pour venir en officine.

Nous sommes déjà en partie digitalisés puisqu’on est confrontés aux outils numériques, mais il reste un gros travail à mener auprès des dispositifs médicaux connectés, que les patients ne connaissent pas et que nous-mêmes connaissons peu. Donc, encore une fois, on en revient à la question des formations. La patientèle n’adhérera aux outils digitaux qu’une fois que nous les maîtriserons réellement, et que nous pourrons les promouvoir auprès de la population.

 

En tant que président de l’ANEPF, comment arrivez-vous à garder le lien avec les étudiants ?

On garde ce lien à travers une communication importante sur les réseaux sociaux tout d’abord, par de multiples formats : communiqués de presse, vidéos… On reste très présents pour les étudiants. On sonde et on recueille leurs questions, leurs inquiétudes. Pour prendre l’exemple de la santé mentale, nous avons lancé une première enquête l’année dernière qui avait révélé des chiffres effarants. Nous en avons refait une cette année afin de voir si la crise sanitaire a accentué ou non ces chiffres. On s’attend malheureusement à des résultats criants de vérité. Ces enquêtes nous permettent de mettre en place des actions adaptées à leurs besoins. Pour les étudiants en difficulté financière, nous travaillons à mettre en place des aides d’urgence.

On arrive aussi à garder le contact grâce à nos formations, qui se déroulent désormais en distanciel. Tous nos évènements ont lieu en ligne, comme le week-end tutorat, notre assemblée générale, les week-ends de formation interprofessionnels par exemple sur la santé et la solidarité avec beaucoup de filières présentes, les tables rondes, conférences auxquelles les associations locales nous invitent.

On accompagnera les étudiants jusqu’à la fin de notre mandat, et je n’ai aucun doute sur le fait que nos successeurs les accompagneront tout autant une fois élus !

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